ELISE VINCENT

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Ajouté le 14 mai 2020

De l’art de converser avec les grains de sable : un texte de Mickaël Andraud


Depuis plusieurs jours, la plage était déserte. Les habitants du village ne prenaient même plus soin de tourner leur regard vers elle. Ils marchaient les yeux rivés sur le sol, regrettant un instant les cris des mouettes. 

Mais, s’il y en avait une qui n’avait pas changé ses habitudes, c’était la vieille Plume. Et pour cause : elle était si courbée qu’elle ne pouvait voir que le bout de ses pieds. Elle se repérait aux détails du bitume, aux cailloux, à l’herbe et au sable. Elle allait, patinant avec ses petits pieds, reconnaissant les gens à leurs chaussures. Pour des mocassin marrons, un « Bonjour, m’sieur le maire ! », pour des sandales, taille 26, un « Je t’ai à l’œil, la petite Sac-à-croutes ! », des pieds nus, sales et poilus, un « Lâche la boisson, l’Asticot. Elle aura ta peau ! »

La vieille Plume était la plus vieille des femmes du village et c’était tout naturellement qu’elle avait reçu le titre de sorcière. Prenant son titre très au sérieux, elle marmonnait des choses dans une langue de son invention et les gens s’écartaient sur son passage. Même le docteur Hoburnis émettait des réserves sur la véritable nature de Plume, bien qu’en bon scientifique, il n’utilisa jamais le terme de « sorcière ». Alors qu’elle faisait son tour matinal le long de la plage, elle tomba sur des mocassins marrons : 

– Bonjour, m’sieur le maire !

Elle allait contourner le maire pour continuer sa balade, quand il se produisit une chose inattendue : le maire prit la peine de lui répondre :

– Bonjour, madame Plume ! Auriez-vous l’obligeance de m’accorder quelques minutes de votre précieux temps ?

Plume, voyant les lacets des mocassins bouger frénétiquement, compris que le maire tremblait. Elle demanda :

– Du temps ?

– Oui. Hum… vous n’ignorez certainement pas les difficultés qui s’abattent sur notre village…

– Difficultés ?

– Oui. Hum... La plage, madame Plume ! La plage !

– La plage ?

Elle se tourna de trois quart et, voyant le sable fin, déclara : 

– La plage est là, m’sieur le maire.

– Oui. Hum… mais elle est déserte.

– Déserte ?

– Alors, on... j’avais pensé qu’avec vos... habilités, vous pourriez aider le village.

Plume se retourna vers les mocassins qui trépignaient de nervosité. 

– Habilités ?

– Disons, pou-pouvoirs.

Plume contourna le maire en patinant tranquillement et s’éloigna en demandant :

– Quels pouvoirs ?


La matinée s’écoulait pâteusement et déjà la chaleur était lourde. Plume était plantée au milieu de la plage, les yeux rivés sur le sable chaud. Elle détaillait chaque grain, remarquant qu’ils étaient tous d’une forme différente. Elle passa sa matinée à les nommer un à un. Puis, son après-midi à discuter avec ses pieds, tentant une nouvelle fois de les réconcilier : ils étaient de bords politiques opposés. Enfin, le soleil se coucha avec une lenteur majestueuse, mais de cela, Plume, ne put voir qu’un dégradé que ses nouveaux amis les grains de sables mirent en parure, à son plus grand bonheur. Ce fut au tour de la voûte céleste d’éclairer la plage à coup de clins d’œil d’étoiles. Plume, toujours habillée de noire, se fondit peu à peu dans la noirceur de la nuit. Elle ouvrit longuement ses narines et huma l’air, captant un insignifiant vent salé. Elle baragouina quelques mots étranges auxquels répondit le vent, soufflant plus fort jusqu’à faire s’envoler son châle. Alors, Plume se redressa pour la première fois depuis cent sept ans. Sa bosse s’était enfuie avec son châle. Droite, elle put contempler l’horizon avec satisfaction.

Le lendemain, les habitants du village levèrent tous la tête en direction de la plage. Elle n’était plus un désert. L’océan était revenu. Les mouettes voletaient dans les airs. Les habitants coururent alors en direction des vagues, les pêcheurs de bulots se hâtèrent de prendre leur seau, les enfants allèrent  ériger des châteaux forts capables de résister aux grandes marées, les grands-mères s’armèrent de transat et de serviettes, les grands-pères de crèmes solaires et de glacières, la surveillante de baignade de son sifflet et de ses lunettes de soleil.

La petite Sac-à-croutes ramassa un châle noir sur la plage. Elle le plia en quatre et le déposa sur un banc, avant d’aller courir vers d’ingénieuses bêtises. 

Personne ne revit plus la vieille Plume. Plus personne ne se souvint d’elle. Mais tous se souvinrent longtemps du jour où l’océan revint au village. 


Mickaël Andraud


Inspiré de la photo Survol dans la galerie Acme


Mickael Andraud est né à Clermont-Ferrand, où il vit toujours. Âgé de vingt-neuf ans, il a été publié pour des nouvelles. Lauréat du prix Guerlain 2017 en partenariat avec les éditions Cherche midi pour la nouvelle intitulée : Piano. En 2018, il a été édité aux éditions Souffle Court, dans le recueil de nouvelle Robe de papier. Plus récemment, la nouvelle Le fils est parue dans un ouvrage collectif édité par l’association Histoire d’un parler, basée à Annecy. L’automne 2019 a été dédié à la co-écriture du scénario d’un court-métrage, en court de démarchage.


En parcourant les photographies, je suis tombé sur Survol qui m'a rappelé que je manquais à mon devoir de revoir l'océan. J'étais donc face à la Disparition. Elle fut naturellement le point de départ de la nouvelle De l'art de converser avec les grains de sable. Je voulais en faire un texte sucré, un goût de rappel avec une pointe de regret. Je voulais de la légèreté et de la simplicité. Je voulais que cela ressemble à un survol de mouette : furtif et déjà lointain. Je voulais donner un arrière-goût de Retour au texte, et effacé la Disparition comme une vague.  

 

Créé avec Artmajeur